La petite journée parisienne avait été douce. Ëlle aurait souhaité partir plus tôt et flâner un peu seule, se perdre dans toutes ces rues, mais était partie sur les coups de onze heures, et le temps de prendre le bus puis le RER où deux dames parlaient de tenue de boutique et de pot de Nutella englouti chaque jour par cinq enfants, ëlle était arrivée à Paris à midi bien passée. Ëlle s'était trompée en proposant une station pour se retrouver, Opéra n'était résolument pas sur la ligne A, alors, ëlle avait marché dans le souterrain pour aller d'Auber à Opéra, pas si long quand on a de grandes jambes et pas de bébé dans le ventre, mais là, pour ses petites jambes et son bidon qui trahit son "état", relier les deux stations lui avait semblé une éternité. De plus, ëlle n'avait croisé personne durant ce trajet, et commençait à trouver ça glauque, ce souterrain qui n'en finissait pas, croiser quelques passants lui aurait fait paraître le chemin moins long, et son imagination ne s'en serait pas donnée à coeur joie... Mais ëlle est comme ça, et ça fait 24 ans que ça dure, quelque chose lui dit que ce n'est pas près de changer. Ëlle avait été contente de retrouver l'air pollué libre devant le Grand Opéra où Mademoiselle Joséphine l'avait rejointe peu de temps après sa sortie. Ëlle ne savait plus depuis combien de mois elles ne s'étaient pas vues, pensait au moins de Juin, mais il lui semble qu'ëlle avait monté un bureau la dernière fois, et était repartie de son appartement à la nuit tombée, tandis que les garçons de sa vie d'alors l'attendaient pour dîner, celà devait dater, puisque la nuit avait recommencé à tomber tôt...

Ëlle avait proposé à Mademoiselle Joséphine d'aller acheter quelques biais pour poursuivre ses ouvrages pour son fils, et avaient découvert ensemble la si petite mercerie rue de Réaumur, véritable caverne d'Alibaba... Ëlle aurait souhaité vider la mercerie de ses employés et clients, et pouvoir fouiller à loisirs dans toutes ces étagères regorgeant de trésors. Ëlle ne serait pas partie sans payer bien sûr, mais aurait vraiment aimé pouvoir y passer plus de temps, sans avoir à demander pardon à chaque pas. Ëlle regardait le "serveur" faire, dérouler le biais d'une main experte, l'affaire était réglée en quelques secondes. Ëlle se plaisait à imaginer son arrière-grand-mère qu'ëlle n'avait pas connue, mercière elle aussi, réaliser les mêmes gestes, dans une petite mercerie parisienne qu'ëlle imaginait elle aussi, remplie jusqu'au plafond. Ëlle demanderait à son grand-père où Madame Eudoxie officiait, irait regarder le bâtiment lors d'une prochaine virée, à défaut de flâner dans la mercerie familiale, pensant bien que, depuis le temps, les différentes sortes de commerce avaient dû se succéder...

Les deux demoiselles avaient décidé de partir un peu plus loin dans la même rue... Avant de se rendre compte, arrivées au numéro cinq que, sans doute possible, elles avaient pris la rue à l'envers. Ce n'était pas si grave, accompagnée, à l'air libre, ëlle n'avait plus ce mal-être ressenti dans le métro, et se sentait capable de marcher encore un peu, il lui restait juste à adopter cette démarche un peu chaloupée et de demander à Mademoiselle Joséphine de ne pas aller trop vite, par chance, la demoiselle avait des jambes encore plus petites que les siennes, alors l'accord fut vite conclu.
Elles avaient recherché un magasin Toto, mais la rue du Sentier leur avait paru réservée à d'autres clients que deux petites particulières. Tant pis, une prochaine fois dans un autre magasin. Elles ont pensé à déjeuner. Elles ont quitté le Boulevard Haussman qu'elles avaient rejoint, se disant que, dans une petite rue adjacente, les tarifs seraient moins prohibitifs. Elles ont mangé dans un petit resto. Elles se sont dit qu'elles étaient des grandes à présent. Se retrouver à Paris, loin de leur Tours commune, aller voir une expo, manger au restaurant, même attendre un bébé pour l'une d'elles, pas de doute possible, elles se dirigeaient vers la vie d'adultes. Mademoiselle Joséphine donnait même des cours à la Fac, oui, elles grandissaient.

Elles ont eu la bonne idée, à la fin du repas, de se diriger vers le Musée du Luxembourg. Grand bien leur a pris, elles avaient rejoint le vieux bâtiment quelques minutes à peine avant l'heure pour laquelle elles avaient réservé.
Ëlle n'avait pas été convaincue par ce qu'ëlle avait vu, se disant à chaque oeuvre qu'ëlle avait bien du mal à comprendre l'art contemporain, se demandant ce qui faisait que tel artiste vendait ses toiles une fortune alors qu'un autre n'arriverait jamais à exposer autre part que dans son salon... Ëlle avait vu du Miro, du Picasso, du Magritte, du Dali, du Warhol (ëlle avait tout de même aimé une grande toile avec des fleurs noires sur fond bleu, mais ne se souvenait plus du nom de l'oeuvre), du Mondrian et du Klein. Pour les noms qu'ëlle avait retenus. Ëlle ne mourrait pas idiote. Ëlle avait même fait une blague à Mademoiselle Joséphine en contemplant un objet par-terre, servant à mesurer quelque chose, ëlle ne savait pas quoi, mais il y en avait à presque chaque coin de l'exposition, celà l'avait bien fait rire.

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A la sortie du musée, la Demoisëlle avait décidé d'aller se poser au Jardin du Luxembourg. Ëlle avait emporté avec elle Mademoiselle Pénélope dans le but de photographier la Demoiselle de coton et de laine dans ce joli parc, sur les fauteuils chers à Madame L.. La veille au soir, ëlle avait entrepris dans ce but de finir le petit manteau de la demoiselle pour qu'elle ne prenne pas froid, on n'avait pas idée d'aller se promener à Paris en robe d'été. Ëlle avait fait des boutonnières vite fait, qu'il ne fallait pas regarder de près au risque de faire un arrêt cardiaque, et avait cousu de la dentelle ancienne pour le col, car ëlle n'avait plus suffisamment de laine pour faire un col digne de ce nom. Le manteau n'était guère doublé, le patron était resté à St-M., ëlle irait le récupérer prochainement, avec nombre de ses petits trésors laissés là-bas, dans son ancienne vie.
Ëlle le doublerait certainement de ce vieux tissu appartenant à sa maman, datant d'avant sa naissance, noir avec des fleurs dorées. De ce fait, le manteau n'était ourlé ni aux manches, ni en bas de la jupe, mais celà attendrait, c'était juste pour faire une photo, ce n'était pas un défilé de mode (heureusement, car la demoiselle était en Rita Mitsouko comme le disait sa maman lorsqu'ëlle était petite, habillée de toutes les couleurs, robe marron et blanche, bottes violettes, et manteau moutarde), et se savait encore novice en couture, ne s'attendant pas à faire des merveilles pour le moment, celà viendrait avec l'expérience, ou pas, ëlle s'en fichait.
Si celà parvenait déjà à lui plaire, ëlle estimait que c'était un grand pas d'effectué. Avec Mademoiselle Joséphine, elles avaient papoté, fini cette journée en douceur dans ce joli parc, avec le froid de Novembre qui donnait au jardin une drôle d'atmosphère, mais qui leur permettait tout de même de rester assises là sans être transies de froid. Ëlle avait rangé la poupée et avait accompagné Mademoiselle Joséphine jusqu'à sa station de métro et après s'être embrassées et remerciées pour la journée passée ensemble, elles s'étaient séparées.

Ëlle s'était dirigée vers la Fnac rayon loisirs, et avait lorgné longuement les jolis livres qui s'offraient à ses yeux. Ëlle en aurait bien pris plusieurs, toujours animée par cette envie d'avoir un jour dans son salon une bibliothèque pleine à craquer d'ouvrages divers. Cependant, depuis qu'ëlle attendait ce petit d'homme, ëlle qui avait été cigale trop si souvent, apprenait à devenir fourmi, et se félicitait en secret de ne pas avoir craqué, de n'en avoir pris qu'un seul alors que tant d'autres lui avaient fait du charme, d'avoir su être raisonnable, cet adjectif si proche du mot adulte à ses yeux. Ëlle avait même posé les yeux sur un livre dont la couverture avait fait tilt, elle reconnaissait le charme du décor de la couverture, et avait lu le mot miniature, ëlle était heureuse de voir que la douce Léa avait enfin édité un livre, ëlle l'attendait depuis longtemps. Ëlle le demanderait pour Noël et irait le faire dédicacer rue des 3 Frères, parlerait avec elle de cette passion, qu'ëlle avait mis de côté depuis si longtemps, mais qui restait bien ancrée dans sa tête.
La journée aura été ternie par une prise de tête en caisse, avec une autre femme au ventre rond; ëlle osait rarement profiter de son état pour ne pas faire la queue, maintenant, ëlle savait pourquoi. Ëlle s'était sentie un peu trahie par cette soeur d'état, dont, habituellement, la simple vue d'un ventre plein de promesses comme le sien la réjouissait. Les larmes l'avaient envahie, l'outrage avait été grand pour ëlle, ëlle qui avait aidé ce matin la vieille dame à trouver son chemin dans le dédale du métro, qui faisait toujours de son mieux pour n'embêter personne, à se faire discrète, et accomplir de toutes petites BA, là, l'affront avait été un peu fort, et les larmes avaient terni sa journée. Ëlle se disait que les Parisiens étaient bien trop pressés, que la vitesse de la ville les rendaient un peu aigris parfois. Et ëlle est partie prendre le RER, partir loin de cette agitation qui rendaient ses soeurs d'état agressives et vindicatives, et rejoindre sa nouvelle vie bien plus douce et calme.