Parquets qui grincent
A 18 ans je suis partie. J'avais des rêves de jeune fille, des copains qui partaient là-bas, et surtout, l'envie plus que développée de partir me protéger, un peu plus loin. Alors, sans rien connaître de cette ville, je suis partie à Tours, là où allaient Marie, Jean-Paul et Dorian. Je pensais que les kilomètres me feraient un écrin, formeraient un écran entre lui et moi. Il me fallait me séparer de ma mère et ma soeur, mais il le fallait pour être loin de lui.
Un an auparavant, Sophie (ma soeur) et moi, avions fait le grand saut. Dix ans après, je me demande si cela était justifié, si nous en avions vraiment besoin, si la Justice a bien fait son travail, surtout quand je vois tous ces enfants qui se font cogner et qu'on laisse à leur parents. Il y a dix ans, le jour des attentats du World Trade Center, ma mère est venue me chercher au lycée, après mes cours de dessin. "C'est aussi la guerre à la maison" m'a-t-elle dit. Nous avions reçu une convocation du juge des affaires familiales d'Orléans, nous convoquant dix jours plus tard. Nous avions rencontré, ma soeur et moi, une ou deux fois, une assistante sociale, pour parler de ce père qui nous faisait peur, de ses mots, de ses cris que nous ne supportions plus. Je ne voulais plus avoir peur en entendant le parquet de la chambre du haut grincer, et le savoir debout, prêt à me rabaisser. Et ce 21 Septembre, je crois que les choses sont allées un peu plus vite que prévu. La juge a voulu nous faire dire des choses fausses, que nous avons niées. Puis, elle a prononcé son jugement. Et Sophie et moi avons été précipitées dans une sorte de film de série b, nous étions placées.
J'avais 17 ans, j'avais arrêté de compter les moitiés depuis longtemps, mais, le comique de la situation voulait que j'avais 17 ans ET DEMI, ma soeur allait en avoir 15, et nous avons été placées en foyer. Nous n'avons pas pu dire au revoir à notre mère, et c'est là un de mes plus forts regrets. Nous n'avions rien, pas même une culotte de rechange. Nous avons été catapultées dans un monde bien différent du nôtre. D'enfants battus et d'enfants lourdement handicapés, de placement d'urgence de petites filles dont les manteaux étaient ensanglantés, d'enfant démoniaque que rien n'arrête. Moi qui suis pourtant discrète, j'ai eu beaucoup de mal avec les règles imposées et me suis parfois rebellée devant des situations qui me paraissaient inadmissibles, nous étions soudainement privées de nos parents, de nos repères, de notre liberté, il nous fallait faire face à des règlements stricts et dépassés. Ainsi, avons-nous, ma soeur et moi, fait assouplir quelques règles, par notre entêtement et la force que nous avions d'être toutes les deux ensemble. Au bout de quelques semaines, ils ont cru avoir la bonne idée de vouloir nous séparer de chambre, croyant que cela atténuerait l'amour que nous nous vouions l'une à l'autre. On ne serait pas dans la même chambre? Hé bien nous passerions tout notre temps libre dans les pièces communes, puisqu'aucune règle n'empêchait ça.
J'ai très peu parlé du placement à l'époque. Je n'avais pas changé de lycée, je ne voulais pas de la pitié ou de la condescendance de mes camarades. J'avoue en avoir joué auprès de quelques adultes du lycée en revanche, pas très honnête de ma part de jouer sur le côté Princesse Sarah, mais bon, cela m'a permis de rendre quelques dissertations un peu plus tard. J'ai bénéficié du soutien inconditionnel de Mélanie et Gaëlle durant cette période d'enfermement. Certains se sont étonnés, je n'en ai parlé qu'aux plus proches et à la fin. Aucun membre de ma famille n'est au courant, ni grands-parents, ni oncle, ni tante, même dix ans après.
Je n'ai pas beaucoup aimé cette période de ma vie. Elle n'a pas servi à grand chose. Petit à petit, nos parents nous ont récupérées. Une journée d'abord. Puis le week-end complet. N'acceptant guère nos privations de liberté, nous avons laissé croire que les choses se passaient mieux avec notre père. Et six mois après, la juge nous "rendait" à notre famille. Je n'avais pas très envie d'y retourner, mais l'ASE s'était payé ma tronche (on m'a fait miroiter plusieurs mois un contrat jeune majeur, pour, la veille du jugement me proposer une toute autre chose qui ne correspondait en rien à mes attentes.) Je suis rentrée chez moi, une semaine après ma soeur. Le jour de mes 18 ans, fin Mars. Les vieux démons de mon père n'ont pas mis longtemps à ressurgir. Tant et si bien que deux semaines avant le bac, je trouvais refuge chez Mélanie le temps de réviser en écoutant Amélie Poulain et de passer l'examen loin de mon père.
J'ai eu mon bac, avec mention.
La seule chose que j'ai apprise de mon placement, c'est que ce n'était pas à moi de protéger ma mère et ma soeur.
Mon bac en poche, j'ai fui. A Tours, j'ai longtemps eu peur en entendant les voisins du dessus marcher.
Ma soeur est retournée en foyer un an après. Ma mère s'est séparée de mon père, 18 ans trop tard, et a pu récupérer la garde de ma soeur. Après que ma soeur a pris son envol d'adulte, mon père est revenu chez ma mère. Je lui en veux terriblement d'aimer si fort cet homme qui me fait si peur. Aussi, ne suis-je jamais revenue habiter vers chez eux. Je crois, à tort, que les kilomètres me protègent. Après Tours, je suis partie dans le Poitou-Charentes. Je suis remontée quelques années dans les Yvelines, avant partir m'établir à Limoges.
J'ai cru que la naissance de mon fils calmerait mon père. J'ai cru.
Dix ans jour pour jour après avoir été placée en foyer, je me suis pacsée avec mon amoureux. J'évite au maximum d'avoir des contacts avec lui, en me privant de ma mère et ma soeur pour moins souffrir. Un jour je n'aurai plus peur de lui, mais déjà, je n'ai plus peur des parquets qui grincent.
Raoul
Mais je ne vous ai pas présenté Raoul? Raoul, c'est le petit nom que portait Gabriel dans mon ventre, Monsieur V. et moi avions choisi pour ce petit d'homme que j'attendais le prénom le plus laid qui nous était venu à l'esprit. Bien que son vrai prénom ait été choisi sur la fin de la grossesse (le 21 Janvier 2009 pour une naissance le 24 Février, je rêvais de Louis, de Paul, de Joseph mais Monsieur V. n'en voulait point), je ne supporte pas d'entendre des futurs parents appeler leur bébé par son futur prénom (superstition? je ne sais pas), donc, après avoir été surnommé La Crevette, puis le Bulot, c'est Raoul qui fut retenu pour les mois à rester. Et comme Gabriel est venu au monde par césarienne sous anesthésie générale, et bien, j'ai deux enfants, le petit Raoul que j'ai porté, et le petit Gabriel que j'ai pu tenir dans mes bras, une fois bien réveillée, de longues heures après sa naissance (1h33, dans ma chambre vers 10h, une éternité somme toute). Bref, loin de ces transgressions légèrement schizophréniques, il se figure que je voue un amour inconditionnel aux poupées Happy to see you de Pénélope. Qui me connait suffisamment saura que j'ai reçu ma toute première, la très originalement nommée Pénélope, bien avant la naissance de Gabriel, neuf mois tout rond d'ailleurs, puisque cette dernière est arrivée à la maison le jour où, selon les médecins, mon tout petit a été conçu (si si, c'est vrai; je vous autorise à me prendre pour une folle à lier), le 12 Juin 2008. Enfin, tout ça pour dire, que sans enfant, j'avais très envie d'avoir une de ces petites poupées de laine et de coton. Puis arriva la petite K. dans ma vie, me donnant un alibi pour jouer à la poupée.
Bref, ayant mon poupon en chair et en os, mon fils devenait un second alibi tout justifié pour l'arrivée d'un poupon vendéen en ma demeure. Une mini K. était entre temps arrivée à la maison née des mains de Noémie, ainsi qu'une petite Juliette parrainée par ma "partner in crime" Céline, sans vraiment d'alibi ;) Je commandais donc pour les deux ans de mon cher Gabriel, un petit bonhomme que j'imaginais devenir son alter ego. Ses cheveux sont loin d'être aussi foncés que ce que ces gênes prédisaient, ses yeux bleus gris ont laissé place à un savant mélange à la couleur indéfinissable. Bien que commandé un peu tard, Raoul était à la maison avant les deux ans de Gabriel, et malgré une légère inquiétude lors de sa découverte (Gabriel l'a snobé quelques jours), je peux dire un an plus tard que Raoul est un des indispensables de Gabriel, je n'envisage pas un voyage sans la présence de mon second fils. Ce côté indispensable a d'ailleurs rendu Raoul un peu moins présentable qu'à son arrivée (cheveux feutrés, visage, pieds et mains gris, bonne mine effacée, il a même eu droit à deux coups de croc (j'ai frôlé la crise cardiaque ce jour-là!!!), sans trop de séquelle par chance, mais tout de même visibles), mais bon, il était destiné à un petit garçon de deux ans, alors, comme le dirait la pub, "c'est le jeu ma pauvre Lucette". Il me reste les filles pour me consoler, mais je ne les porte pas dans mon coeur comme Bavoul. D'ailleurs, en revenant de Paris la semaine dernière, à 1h15 du matin, alors que nous étions descendus du train en le prenant, arrivés à la voiture, plus de Raoul. Je ne vous raconte pas ma stupeur et mon affolement, demi-tour direct au pas de course pour voir où il était, et surtout, éviter que quelqu'un l'embarque!!! Par chance, Raoul gisait sur le sol devant la gare, peaufinant son maquillage grisâtre. Sans plus tarder, je vous présente mon deuxième fils, Raoul, alias Bavoul!





(une babiole sur le thème des poupées pour qui trouvera quelle scène cette photo rejoue-t-elle!)
P.S: pour l'anecdote: j'ai réellement hésité à mettre Raoul à côté de Gabriel sur l'acte de l'état civil; ce prénom, si moche soit-il, est devenu doux à mes oreilles, symbole d'une grossesse douce et appaisée, promesse d'une maternité qui m'a révélée à moi-même.
J'y ai longtemps songé. Il manquait toujours quelque chose, un petit manteau, une petite tenue d'été, oh, ces petits tissus s'accordent si bien et feraient une ravissante tenue de printemps. Tant et si bien que d'un peu en retard, je suis arrivée à franchement hors délai. Mais le colis était parti, et était même arrivé. Je regrette mes contretemps, et de n'avoir pu faire de plus jolies photos.
Printemps
Ensemble Elsie, tissus Lil Weasel
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Eté
Robe à trois volants, patron maison, tissu à pois: drap de bébé trop grand de Vertbaudet, biais Fil 2000, ceinture en skaï issu d'un sac à main, fleur issue d'un bout de dentelle chiné
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Automne
Blouse Marjolaine en lin blanc (trou de mémoire magistral, le magasin est tout au bout de la rue Montorgueil, le monsieur est adorable, mon Dieu, Alzheimer me guette!!!), biais Capel vert la Droguerie, gilet bidouillé à partir d'un patron pour poupée Bleuette, et jupe portefeuille toute simple en velours milleraies vert bouteille, provenance inconnue.
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Hiver
Robe Marjolaine, broderie anglaise ancienne teinture maison, dont les motifs rappellent ceux du Liberty Lauren la Droguerie, boutons nacrés ici du précédent swap.
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Dormir
Chemise de nuit en drap ancien, broderie anglaise teinture maison, boutons de nacre, le tout, chiné sur des brocantes.
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Sortir

Petit manteau Venezia qu'une amie a adapté au format 42 cm. Drap de laine, origine inconnue, doublure et biais en Liberty Faiford et boutons en bois la Droguerie (le bleu des fleurs est le même que celui du manteau ;))
Et des livres, et une bougie, et un coussin, et du thé, et des bonbons, et une valisette...
Bonheur(s)
(Petite K., Raoul ou Bavoul comme le nomme Gabriel, tête d'ingénue qui est la sienne, Gabriel intenable, dans "la cabine qui rend ouf" du Bonton rue des Filles du Calvaire, Printemps 2011)
Couleur de miel ambré
Gabriel a bien grandi. Gabriel aura trois ans le mois prochain. Gabriel est beau, est drôle et beau parleur. Gabriel la rend chèvre et fait d'ëlle la maman qui crie qu'ëlle ne voudrait pas être. Gabriel répond, Gabriel contredit, Gabriel contrarie. Gabriel aime Raoul, le Kiri et Monsieur Chien. Gabriel n'a peur de rien, peut-être un peu du noir et un peu des passages angoissants dans Kirikou. Gabriel n'est pas toujours d'accord avec ëlle et le lui fait hautement savoir, alors, ëlle cache les sourires que provoque sa si jeune insolence. Gabriel a les cheveux bouclés dont ëlle rêve, et ne veut pas les coiffer. Gabriel dort dans un lit de grand depuis six mois et n'en est jamais tombé. Gabriel veut tout savoir, parle dès son réveil, mais c'est sur mes genoux qu'il aime se réfugier une fois la sieste finie. Gabriel provoque la curiosité des voyageurs dans le bus et le trolley; des fois, c'est un peu de honte couplée à la fierté qu'il provoque chez sa maman. Gabriel a "deuzanédemi, mais bientôt trois". Gabriel aime Flash McQueen, les trains, et les bonbons à la grenadine. Gabriel me murmure des "je t'aime" à l'oreille en lui caressant les cheveux. Gabriel fait pipi comme un grand depuis Noël. Gabriel torture les animaux, mais leur fait des "tites caresses" s'ils sont tristes. Gabriel adore les livre, et aime beaucoup Miffy, Tintin et Roule Galette. Gabriel a aussi peur des renards, ëlle avait oublié. Gabriel est un petit garçon mais pour quelques semaines encore, son bébé, Gabriel est un bon petit diable qu'ëlle a si bien appris à aimer, Gabriel est un petit amour aux cheveux couleur de miel ambré.
Gripée
Je suis là. Je n'ai jamais été bien loin. J'avais pris un engagement, j'ai eu beaucoup de mal à m'y tenir, y suis enfin parvenue, mais une année entière s'était écroulée. J'avais un peu honte, et culpabilisais pas mal, alors, pour punition, je me suis privée de ce coin-là, de ce moment pour écrire et retrouver le plaisir des mots. Comme celle qui m'attendait a vu sa patience récompensée, alors, je m'autorise à reprendre la plume, tout du moins, essayer, je ne suis plus sûre de bien savoir le faire. J'ai un peu peur d'avoir oublié. J'ai souvent pensé à ce journal, à des choses que j'aurais pu relater, trouver de jolis mots pour magnifier des situations. Ce soir, je ré-essaie. La porte n'était pas fermée à clé, il faudra mettre un peu d'huile, elle est, il me semble, gripée.
Envol
Ëlle ne sait pas où sont passées ces dernières semaines, ces derniers mois. Peut-être oubliés dans un carton. Il semble que depuis Novembre, les événements s'accélèrent et se précipitent. Ils lui cognent à la tête et la laissent sans voix, sans motivation aucune.
Il y a eu l'annonce de cette liaison qu'ëlle désapprouve à 100%.
Il y a eu cette soirée, qui devait être celle d'une fête et marquer des retrouvailles et la connaissance d'une toute petite A., fille de celle qui tint le rôle de meilleure amie au lycée. Au lieu de ça, ils ont vécu le cauchemar de l'annonce d'un accident de moto, et furent les spectateurs aphones d'un drame de la vie de tous les jours, comme bloqués dans un mauvais rêve. La lumière, le moindre détail sont longtemps restés ancrés dans sa tête. Et le sentiment d'être parfaitement inutile, accompagné de celui-ci: "j'aurais pu être à sa place". Par chance, F., après de longues semaines de doute, a décidé que la corvée des couches lui manquait et qu'il lui faudrait reprendre son rôle de tout jeune père au lieu de rester avec ses copains inconscients.
Décembre est arrivé, et c'est son corps qui lui a annoncé qu'il n'en pouvait plus, qu'il lui fallait lever le pied. Premier arrêt maladie.
Ëlle qui se réjouissait de l'approche de Noël, elle reçut quelques nouvelles raisons de faire de nouvelles crises de psoriasis, quand sa soeur lui apprit qu'elle attendait un enfant, de cet homme qu'ëlle hait si fort. On taira les messages suicidaires, et les crises de folie de cet homme qui poussa S. à se réfugier dans la salle de bain et à appeler sa grande soeur au secours. Ëlle aurait voulu l'avoir à ses côtés, la dorloter, la border, lui parler des joies et des peines de la maternité, et lui dire aussi que si elle choisissait l'autre voie, ce n'était pas si grave, elle est si jeune, la situation est si compliquée. Mais elle n'est venue que trop tard, et elle n'a pas compris le message. Ëlle a entendu que si on choisissait l'autre voie, c'était de sa faute, "à cause de vous tous" et non pas pour les "bonnes" raisons. Aujourd'hui, ëlle ne sait pas si ëlle sera tante en Août ou non, ëlle ne veut pas aller lui parler, ëlle ne veut pas recevoir d'autre "claque". La porte est ouverte.
Bref, Décembre s'en est allé dans la joie et la bonne humeur.
Puis mardi, ëlle est allée voir son patron pour lui demander quand son quatrième CDD se transformerait en CDI... "Absentéisme" lui a-t-il dit, vous ne la voyez pas, mais à chaque fois qu'ëlle pense à sa réponse, ëlle rit jaune, la seule et unique employée de L. qui a une période d'essai de six mois durant laquelle, ni ëlle, ni sön fils ne doivent tomber malades. Quitter L., le pensait-ëlle, serait une libération, mais lorsque sës yeux ont commencé à se remplir de larmes, et qu'ëlle sentait sës lèvres trembler de plus en plus, ëlle a mis fin à la conversation.
Ce n'est pas tant ne plus avoir d'emploi début Mars qui l'a chagrinée, c'est ces personnes auxquelles ëlle s'est attachée qui lui manqueront. La si gentille L. avec son accent de l'Est, sa longue chevelure rousse et ses talons qui claquent, la pétillante C. qui lui avait tant ressemblé, J. l'étudiant qui manque tant de confiance en lui et pour qui ëlle aurait aimé faire quelque chose. Il y a aussi sës clients, sës habitués, ceux qui lä saluent dans la rue, et ceux qui changent de file pour venir lä voir, quitte à devoir rester deux fois plus longtemps en caisse. Il y a M. R. dont le nom est les trois premières lettres de sa ville natale, et dont ëlle s'est promis d'apprendre le numéro de carte d'identité par coeur, il y a M. et Mme D. un couple qui pourrait être sës grands-parents, il y a cette dame voilée qui lui donne des nouvelles de sa maman malade, tant et tant de gens qui lui manqueront.
Mais ëlle va pouvoir se concentrer sur de nouveaux objectifs, et souffler un peu après cette année à mille à l'heure.
Ëlle attend Mars avec impatience, le renouveau, le redoux, le calme, et pour oublier un peu tout ce qui fut dur ces derniers mois, ëlle fomente de petits projets, de toutes petites coutures pour une dame bien patiente (Capel vert, lin blanc, velours bouteille, et boutons de nacre, Lauren gris, broderie anglaise, velours noir et fausse fourrure, drap ancien, broderie anglaise, et mouchoir brodé), des cours à apprendre, un joli cadeau pour les deux ans de Gabriel, et rêve à accueillir un nouveau compagnon dans leur maison. Mais ëlle se doit de finir le premier projet avant de se permettre d'attaquer les autres.
Il faut juste que la motivation refasse surface dans sa vie, que les soucis prennent définitivement leur envol.
Dimanche
Ëlle constatait avec effroi qu'on était déjà Lundi, depuis une minute ou deux certes, mais le constat était bien là, son Dimanche s'était envolé. Disparu, évanoui, dissipé. Comment avait-il pu passer si vite? Quel malin tour de passe-passe l'emmenait déjà vers une autre semaine chargée, non pas d'une cinquantaine d'heures de travail comme celles de Monsieur V. (quoique, le boulot plus Gabriel, cela les dépassait nettement), mais une longue semaine, à aller bosser à peine quelques heures chaque jour, et c'était bien le "chaque jour" qui la chagrinait. Chaque lundi, son seul objectif était d'arriver au Dimanche, Dimanche, jour béni des Dieux s'il en est, puisqu'il signifiait que ce jour-ci, elle n'aurait pas à parler de chiffres toute la journée, ni à demander "Avez-vous la carte de fidélité?" (oui, ëlle s'applique à parler correctement français, là où ses collègues affirment que Louis XIV était l'époux de Marie-Antoinette et enchaînent directement sur la dernière dévastation télévisuelle de la Une...).
Pourtant, ces Dimanches tant attendus sont loin d'être de tout repos. Un petit garçon qui, bien trop tôt, a franchi la zone de turbulence du terrible two, une maison dont il faut gérer l'intendance, ménage, lessives et vaisselle de la semaine à rattraper, essayer de cuisiner un peu, un peu plus que durant la semaine où ce qui est rapide à faire est de mise, s'occuper des deux chats trouvés dans la rue il y a deux semaines, slalomer dans la maison où s'empilent des objets chinés récemment assez encombrants, des meubles trouvés dans la rue, et les cartons.
Car ëlle est contente de vous l'annoncer ce soir, mais dans quelques semaines, le trente mètres carrés ne sera plus qu'un souvenir. Trois chambres, une cuisine séparée, une vraie salle de bain. Bon, certes c'est à C-L-V, mais tout de même, ils ne vont plus partager leur chambre avec le petit G., et la petite K. aura un lit bien à elle, plus de camping dans le salon, alors ville à la mauvaise réputation ou pas, il leur faut changer de vie, puis c'est un prélude à une toute autre.
Aujourd'hui (ou hier plutôt), ëlle a tout de même trouvé le temps de faire des crêpes pour le goûter, une tartiflette pour le dîner, s'occuper de Monsieur Gabriel, étendre deux lessives, faire des cartons et les ranger tant bien que mal dans la chambre, nettoyer les coussinets infectés du tout petit Léon, des cartons, changer un meuble de place, encore des cartons, faire un feu de joie d'une impressionnante masse de papiers officiels, feuilleter quelques MCI, découper et repasser quelques coupons de tissus et autres bouts de dentelle pour l'échange auquel ëlle s'est inscrite, avant de ranger ce qui reste dans d'autres cartons...
Alors qu'ëlle s'apprête à aller au lit, ëlle se demande encore où est passé son Dimanche!
À quatre mains
Quand nous sommes partis en Vendée, la petite K. m'a demandé quand est-ce que nous retournerions faire des photos dans "la cabine qui rend ouf". Je n'en avais pas la moindre idée.
Il se trouve qu'en cette fin de semaine, j'avais deux après-midi de libre, et jeudi soir, je me suis proposée à Monsieur V. d'aller chercher le lendemain la petite K. à la sortie de l'école, et de me promener un peu avec elle à Paris.
J'avais rendez-vous devant son école avec sa maman, et ce n'est pas sans un léger pincement au coeur que je l'ai vue arriver avec un petit ventre qui n'était pas dû à un abus de Nutella ou toute autre substance illicite de ce genre. La petite K. aura une petite soeur en Février prochain, pour les deux ans de Gabriel. Sa maman nous a un peu retenue, et nous sommes arrivés un peu tard à Paris, se promener avec une poussette relevant du concours du combattant dans les souterrains, nous allions arriver en retard Boulevard des Filles du Calvaire. Par chance, alors que nous marchions, j'ai lu "Passage du Grand Cerf" sur un panneau et ai décidé que nous n'aurions pas marché vainement. Je n'avais pas d'idée précise, mais les bavoirs dans la vitrine m'ont donné une idée alors, celle de faire un petit présent à cette petite soeur, petite soeur qui n'a rien à voir avec mon Gabriel, mais qui sera tout de même la petite soeur de sa grande soeur, ça doit un petit peu compter, non?! Bref, je cherchais un petit cadeau, quand mes yeux se sont posés sur un doudou la Sardine. L'animal en question ne m'emballant pas plus que ça, je demandais aux vendeuses temporaires (fort charamntes entre nous soit dit) s'il n'y en avait pas d'autre, et la réponse fut négative.
Qu'à cela ne tienne, nous le ferions nous même notre kit. La petite K. voulait du tissu étoilé de rose, je lui en proposais un moins "simple" et moins fifille, et elle sortit pour regarder ceux en vitrine, avant de fixer son choix sur un tissu à minuscules champignons jaunes et bleus. J'ai demandé quelques galons et rubans assortis, et nous avons bien ri en imaginant notre doudou poule, non dudu pule (le son "ou" ayant quitté notre foyer lorsque, juste après la naissance de Gabriel je me suis rendue compte que mon ventre était "tut mu"), notre dudu pule qui serait en champignons (ça ne vous fait pas sourire? à 17 ans de moyenne d'âge, ça nous fait rire). Nous n'avons pas pu faire ce que nous avions prévu de faire ce vendredi après-midi, mais nous avons pris le RER qui nous menait chez nous avec un bien doux, non bien dux, projet à réaliser à quatre mains.
Photo demain, il est bien trop tard pour faire une photo potable.
Blanche
Ce soir, une fois la nuit tombée, comme si une mouche m'avait piquée, a glissé de ma machine une petite robe blanche.
Patron vite fait bien fait, drap ancien, broderie anglaise et petits boutons de nacre (dans le dos).






