Petite vie
Ëlle était revenue. Presque quinze jours passés loin de chez ëlle, de chez eux. Aujourd'hui, ëlle allait reprendre son quotidien, retrouver des tâches qu'ëlle avait délaissées ces derniers jours.Il lui faudrait faire le ménage, défaire ses sacs qui l'avaient accompagnée dans le Gâtinais puis en Touraine. Ëlle tenterait également de ranger les présents que le petit Gabriel avait reçus pour son premier Noël.
Réminiscence de sa vie passée, ëlle lui aurait bien construit un coffre pour ranger tous ses joujoux, mais point d'outil ici, et ëlle croit fortement que le toucher du bois brut sous ses doigts et le parfum des différentes essences resteront un souvenir; la fatigue du métier, et son dos de vingt-cinq ans en paraissant trois fois plus font que cela restera dans sa vie antérieure. Peut-être demandera-t-ëlle au grand-père de Gabriel, une prochaine fois.
Pendant toute une semaine, ëlle avait repris le rôle de fille, avec certes un bébé à s'occuper, mais ëlle se laissait choyer par sa mère, et cette dernière, au milieu du séjour, venait consoler le chagrin de leur première dispute, pour des broutilles, des enfantillages. Mais son chagrin était aussi grand que l'amour qu'ëlle portait à Monsieur V. et ëlle avait passé une bien triste fin d'année. Au Premier de l'An, tout rentrait dans l'ordre, et ëlle s'en allait reprendre, le temps d'un week-end sa vie francilienne. Pour repartir, réaliser ce projet vieux d'un an. Quand ëlle avait voulu y aller, mais le petit Gabriel annonçant l'imminence de son arrivée, ëlle y avait alors renoncé. A présent, il était suffisamment grand pour supporter le voyage et le séjour loin de chez lui. Ëlle y avait retrouvé son meilleur ami, celui qui était parti depuis quatre ans et demi, devenir professeur de français, dans un pays exportateur de café et d'autres choses bien moins légales, où il faisait bon de ne pas regarder dans les yeux les miliciens, et de se méfier des enfants des rues qui vous accostent. Durant ses heures de cours, on lui avait proposé des armes pour des sommes dérisoires; il avait vu une de ses élèves s'évanouir d'inanition, il avait alors libéré ses élèves pour emmener la jeune fille déjeuner, et lui avait donné de l'argent pour qu'elle puisse aller faire des courses afin de nourrir sa famille. La vie était dangereuse là-bas, mais l'enseignement était pour lui une vocation, il aimait ses élèves, et, se baladant dans Tours, ëlle s'amusait de le voir acheter des souvenirs-récompenses pour ses élèves, des bonbons arlequin et des carambars. Si ses élèves ne parlent pas très bien français après ça, ëlle est persuadée que toutes ces gamines se souviendront longtemps de leur professeur de français, aux baggys et ongles peints.
Il lui avait fallu attendre la fin du séjour, pour passer un peu de temps avec celle qui, au fil des jours, depuis bientôt deux ans, s'était rendue indispensable Ce fut bref, mais ëlle sait qu'ëlle la retrouvera ce soir derrière l'écran, fidèle au poste. Pas de paragraphe de x lignes de long, mais Dame Joséphine sait ce qu'ëlle pense d'elle.
Ëlle avait également été un peu déçue, de voir que tous évoluaient, et peut-être pas dans le sens qu'ëlle le souhaitait. Avec ce voyage, ëlle s'apprête à faire le deuil d'une amitié, une de plus. Ëlle aussi grandissait, et peut-être qu'ëlle aussi avait changé, pourtant, arrivée là-bas, ëlle s'était retrouvée chez ëlle, ëlle s'était sentie la jeune fille de dix-huit ans qui débarquait fraîchement à Tours, ëlle avait pris plaisir à redevenir la "maman" qu'ëlle avait été pour ceux qui furent, un jour, ses amis.
A présent, ëlle s'en va ranger la maisonnée, afin d'accueillir du mieux possible la petite K. qui arrivera demain, ëlle s'en retourne à sa petite vie.

Vous jure qu'ëlle sait prendre des photos non floues, mais c'était la seule où figuraient les ongles bleus de J.P.