Et la peur, comme mon corps tout arrondi, qui ne me quitte pas. Quand j'ai fait le test pour la grossesse de Gabriel, je n'y croyais pas. Quand mon corps s'est arrondi, je n'y croyais pas. Quand il a été l'heure de nous séparer, je n'y croyais pas, et encore moins quand j'ai commencé à compter à l'envers. Quand j'ai été suffisamment consciente pour contempler cet enfant qui était le mien, je n'y croyais pas. Puis, c'était facile, il était bel et bien là, je pouvais y croire, je me suis dit que finalement, la vie voulait bien faire de moi sa maman.
Et puis les semaines, les mois, les années ont passé. J'ai grandi. J'ai écouté. J'ai vu. J'ai été le témoin, je ne sais encore comment dans cette proportion-là, de bien des drames.
Alors ce petit C. au début, je n'y ai pas vraiment cru. Je n'ai même pas appelé l'hôpital à l'heure prévue. J'ai patienté un long mois avant d'être sûre qu'un petit se développait bien. J'y crois, j'y crois car ce n'est plus la première fois. J'y crois car je le sens si fort, je le vois même faire trembler mon ventre. Mais en plus du petit C., j'ai la peur au ventre. Comme si ce surplus de bonheur était de trop, comme si ce bonheur ne nous était pas permis. Je me rassure comme je peux, comme lorsque, assistant à une conférence du Ministre de l'Education Nationale, dans un grand amphithéâtre, je voyais tous ces crânes de dos, et je me disais que tous ces crânes avaient fini par naître, que, comme dans la chanson de Goldman, "nous avons tous été vainqueurs même le dernier des derniers, une fois au moins les meilleurs, nous qui sommes nés". Je me dis que pendant ces quatre ans, j'ai pu féliciter la venue au monde d'un beau nombre de bébés, que mes craintes sont infondées, et que la vie, souvent, triomphe.
Je regrette que cette grossesse soit "polluée" par ma sympathie, par mon empathie un peu trop développée et au final étouffante. Me faudra-t-il me faire sourde à la détresse des autres pour ne pas augmenter cette "pollution"? Suis-je vraiment capable de fermer les écoutilles?
Il nous reste un peu moins d'une centaine de jours avant notre rencontre, il me tarde vraiment de le découvrir, et de les laisser dans leurs boîtes à souvenirs, une bonne fois pour toutes, ces petits anges qui me hantent.

boîte à souvenirs