Je me souviens avoir pleuré, quelques larmes, le soir où j'ai appris, il y a quatre ans, que l'enfant que je portais était un garçon. Quelques larmes pour marquer le coup, soulager la petite peine que j'avais de ne pas pouvoir effectuer un total transfert dans ce qui m'aurait vraiment ressemblé en miniature; le lendemain, c'était oublié. Aujourd'hui, j'ai rencontré mon bébé, ce tout petit, cet être minuscule que je sens bouger depuis quelques semaines. Je pense, j'en suis certaine, que j'ai toujours su que c'était un garçon. J'ai toujours dit à Monsieur V. "ton fils bouge", "tu ne dis pas bonjour à ton fils ce matin?". Pendant l'échographie, nous sommes vite arrivés au siège, et j'ai bien distingué cette forme que j'avais déjà vue il y a quatre ans. J'avais quatre prénoms en tête pour une petite fille, le petit P. du mois d'Août, mais aussi Constance, Marion et Rose, et depuis deux jours, je me les répétais sans cesse en tête comme une formule magique qui viendrait inverser ce que je savais au fond de moi. Les larmes sont venues plus tôt, elles n'ont pas attendu que j'ai la pudeur d'être dans mon lit et que Monsieur V. se soit endormi. Nous avions récupéré Gabriel à l'école, et avec son père, ils faisaient les fous dans la voiture, et j'ai pensé au fait que dans deux ans, un autre pourrait chahuter tout autant avec eux. J'ai rêvé un instant de calme et de soutien, j'ai repensé à la petite fille discrète que j'avais été, et ai prié quelques instants pour qu'elle vienne tempérer leurs folies masculines. Je ne suis pas triste d'avoir un autre fils, non. Je n'aurai pas cette indécence. Je sais à quel point le chemin est long, et à quel point attendre un enfant est une chance inespérée. Non, je n'aurai pas cette indécence. Je crois que ce qui me rend triste, au final, c'est d'avoir appris, et en ayant appris, se dire que c'était peut-être la dernière fois que je serais enceinte, qu'il n'y aurait pas d'autre chance d'avoir une fille, et commencer à faire le deuil de cette enfant imaginaire. Je crois que c'est ce deuil qui fait que les larmes sont plus fournies que la fois dernière: à l'annonce de Gabriel, il y avait encore une multitude de possibles, une foule d'espoirs qui étaient permis, "la prochaine fois" en haussant les épaules! Et à cette annonce, j'étais innocente, je ne connaissais pas les chemins escarpés de la maternité, et encore moins, ceux d'être la mère d'un petit garçon. J'ai pensé au fait qu'à nouveau, je crierai beaucoup, moi qui suis si d... j'ai repensé au terrible two qui a duré si longtemps, j'ai repensé aux "j'ai pas peur de pleurer" et à ce petit garçon qui compte avec moi quand je le menace de représailles pour me narguer "Gabriel, je compte jusqu'à trois: un, deux..." La petite fille que j'avais imaginée et l'ombre de la maman dragon que j'avais été et que je suis parfois ont assombri ma journée. Et je m'en veux de pleurer ainsi, je suis gênée pour mon petit C., ce tout petit tant espéré, qui vaut toutes les P., les Constance, les Marion et les Rose du monde. En me couchant ce soir, je m'assurerai du sommeil de Monsieur V., pleurerai une dernière fois, et demain, je couperai mes coupons bleus et vert anis, et je m'attelerai à sa garde-robe, en y mêlant quelques tissus fleuris, quand se sera tarri le tsunami de l'indécence.