J'ai du feutre bleu plein les mains, certainement pas mal de plâtre dans les cheveux. Le buffet mange une partie de la pièce, les quatre chaises de notre table sont éparpillées dans le salon, les deux plus proches de moi se font face à face, comme si elles avaient de longues conversations à rattraper (mais qu'ai-je donc bien pu faire du combiné du téléphone?). J'ai ce vernis complètement écaillé sur les ongles, ce vernis marron glacé que Monsieur V. exècre, ce vernis que j'avais acheté au Monoprix de Versailles, lorsque je l'accompagnais dans le car, lorsque je brodais un Trotro pour Gabriel, lorsque j'ai eu mal à en vouloir mourir. J'ai une profonde flemme de l'enlever, et me fais honte à sortir avec mes doigts de souillon. Nous avons posé une cloison pour séparer en deux le séjour double et ainsi créer une troisième chambre dans notre petit appartement investi il y a un mois. Nous avions acheté un codex pour tracer des traits droits pour la poser, mais pensions que la poudre bleue était dedans, or, elle n'y est pas. Alors, j'ai tracé des traits sur le lino, pas très assurée, des trais à la règle, des traits au feutre bleu. Il nous reste les finitions, demain peut-être. Tout au long de nos bricolages d'amateurs, je me suis piqué les doigts, noté comme j'ai pu les chiffres, j'ai perdu mon carnet. J'ai appris il y a quinze jours déjà que je faisais du diabète gestationnel, rien de bien grave en soi, juste quelques contraintes pour la gourmande que je suis. Evincer le sucre de sa vie, tout du moins les six mois restants, ce n'est pas évident. Mais pas insurmontable. Gabriel s'assagit, je suis toujours aussi folle de lui, de ses yeux si jolis, de ses traits d'esprits, de ses progrès constants. Je me fâche moins, je crie moins, je menace toujours un peu, mais j'aime celle qu'il aperçoit. Je lui répète sans cesse qu'il est le trésor de ma vie, et que bientôt, j'en aurai deux des trésors. Le mois dernier, j'ai dit à Vincent que j'étais heureuse. Heureuse, car pour la première fois de ma vie, enceinte, je n'ai pas envie de fuir. Cela paraîtra étrange, mais c'est vrai, et c'est agréable de se sentir bien, de pouvoir se projeter, et de me dire que cet enfant-là, aucun fantôme autour de nous pour nous le ravir peut-être, que cet enfant-là, je ne serai pas obligée de mettre notre famille en péril pour obtenir une aide de la mairie, notre tranquillité valant plus que mille euros (nous avons eu un gros découvert, et la mairie consentait à nous aider -un prêt du montant du découvert- si je demandais une pension au géniteur de Gabriel, géniteur qui s'en désintéresse totalement...). J'ai hâte de pouvoir m'occuper de la petite chambre blanche, celle dans laquelle nous dormons pour quelques nuits encore, et qui deviendra celle du bébé à la fin du printemps prochain. Un matin du mois d'Août, alors que nous nous étions embrouillés pour je ne sais plus quelle bêtise (cela arrive toujours quand je pars chez mes parents), après avoir été boudée deux-trois jours, j'ai reçu un message, avec juste deux prénoms. Pas d'excuse, juste cette promesse. Il me tarde de pouvoir prononcer l'un ou l'autre.