A 18 ans je suis partie. J'avais des rêves de jeune fille, des copains qui partaient là-bas, et surtout, l'envie plus que développée de partir me protéger, un peu plus loin. Alors, sans rien connaître de cette ville, je suis partie à Tours, là où allaient Marie, Jean-Paul et Dorian. Je pensais que les kilomètres me feraient un écrin, formeraient un écran entre lui et moi. Il me fallait me séparer de ma mère et ma soeur, mais il le fallait pour être loin de lui.
Un an auparavant, Sophie (ma soeur) et moi, avions fait le grand saut. Dix ans après, je me demande si cela était justifié, si nous en avions vraiment besoin, si la Justice a bien fait son travail, surtout quand je vois tous ces enfants qui se font cogner et qu'on laisse à leur parents. Il y a dix ans, le jour des attentats du World Trade Center, ma mère est venue me chercher au lycée, après mes cours de dessin. "C'est aussi la guerre à la maison" m'a-t-elle dit. Nous avions reçu une convocation du juge des affaires familiales d'Orléans, nous convoquant dix jours plus tard. Nous avions rencontré, ma soeur et moi, une ou deux fois, une assistante sociale, pour parler de ce père qui nous faisait peur, de ses mots, de ses cris que nous ne supportions plus. Je ne voulais plus avoir peur en entendant le parquet de la chambre du haut grincer, et le savoir debout, prêt à me rabaisser. Et ce 21 Septembre, je crois que les choses sont allées un peu plus vite que prévu. La juge a voulu nous faire dire des choses fausses, que nous avons niées. Puis, elle a prononcé son jugement. Et Sophie et moi avons été précipitées dans une sorte de film de série b, nous étions placées.
J'avais 17 ans, j'avais arrêté de compter les moitiés depuis longtemps, mais, le comique de la situation voulait que j'avais 17 ans ET DEMI, ma soeur allait en avoir 15, et nous avons été placées en foyer. Nous n'avons pas pu dire au revoir à notre mère, et c'est là un de mes plus forts regrets. Nous n'avions rien, pas même une culotte de rechange. Nous avons été catapultées dans un monde bien différent du nôtre. D'enfants battus et d'enfants lourdement handicapés, de placement d'urgence de petites filles dont les manteaux étaient ensanglantés, d'enfant démoniaque que rien n'arrête. Moi qui suis pourtant discrète, j'ai eu beaucoup de mal avec les règles imposées et me suis parfois rebellée devant des situations qui me paraissaient inadmissibles, nous étions soudainement privées de nos parents, de nos repères, de notre liberté, il nous fallait faire face à des règlements stricts et dépassés. Ainsi, avons-nous, ma soeur et moi, fait assouplir quelques règles, par notre entêtement et la force que nous avions d'être toutes les deux ensemble. Au bout de quelques semaines, ils ont cru avoir la bonne idée de vouloir nous séparer de chambre, croyant que cela atténuerait l'amour que nous nous vouions l'une à l'autre. On ne serait pas dans la même chambre? Hé bien nous passerions tout notre temps libre dans les pièces communes, puisqu'aucune règle n'empêchait ça.
J'ai très peu parlé du placement à l'époque. Je n'avais pas changé de lycée, je ne voulais pas de la pitié ou de la condescendance de mes camarades. J'avoue en avoir joué auprès de quelques adultes du lycée en revanche, pas très honnête de ma part de jouer sur le côté Princesse Sarah, mais bon, cela m'a permis de rendre quelques dissertations un peu plus tard. J'ai bénéficié du soutien inconditionnel de Mélanie et Gaëlle durant cette période d'enfermement. Certains se sont étonnés, je n'en ai parlé qu'aux plus proches et à la fin. Aucun membre de ma famille n'est au courant, ni grands-parents, ni oncle, ni tante, même dix ans après.
Je n'ai pas beaucoup aimé cette période de ma vie. Elle n'a pas servi à grand chose. Petit à petit, nos parents nous ont récupérées. Une journée d'abord. Puis le week-end complet. N'acceptant guère nos privations de liberté, nous avons laissé croire que les choses se passaient mieux avec notre père. Et six mois après, la juge nous "rendait" à notre famille. Je n'avais pas très envie d'y retourner, mais l'ASE s'était payé ma tronche (on m'a fait miroiter plusieurs mois un contrat jeune majeur, pour, la veille du jugement me proposer une toute autre chose qui ne correspondait en rien à mes attentes.) Je suis rentrée chez moi, une semaine après ma soeur. Le jour de mes 18 ans, fin Mars. Les vieux démons de mon père n'ont pas mis longtemps à ressurgir. Tant et si bien que deux semaines avant le bac, je trouvais refuge chez Mélanie le temps de réviser en écoutant Amélie Poulain et de passer l'examen loin de mon père.
J'ai eu mon bac, avec mention.
La seule chose que j'ai apprise de mon placement, c'est que ce n'était pas à moi de protéger ma mère et ma soeur.
Mon bac en poche, j'ai fui. A Tours, j'ai longtemps eu peur en entendant les voisins du dessus marcher.

Ma soeur est retournée en foyer un an après. Ma mère s'est séparée de mon père, 18 ans trop tard, et a pu récupérer la garde de ma soeur. Après que ma soeur a pris son envol d'adulte, mon père est revenu chez ma mère. Je lui en veux terriblement d'aimer si fort cet homme qui me fait si peur. Aussi, ne suis-je jamais revenue habiter vers chez eux. Je crois, à tort, que les kilomètres me protègent. Après Tours, je suis partie dans le Poitou-Charentes. Je suis remontée quelques années dans les Yvelines, avant partir m'établir à Limoges.

J'ai cru que la naissance de mon fils calmerait mon père. J'ai cru.

Dix ans jour pour jour après avoir été placée en foyer, je me suis pacsée avec mon amoureux. J'évite au maximum d'avoir des contacts avec lui, en me privant de ma mère et ma soeur pour moins souffrir. Un jour je n'aurai plus peur de lui, mais déjà, je n'ai plus peur des parquets qui grincent.