Il y a, dans cette maison, des souvenirs à ne plus savoir qu'en faire, un fantôme à qui ëlle aimerait téléphoner parfois, et un vieux monsieur digne, un peu austère, qui est son grand-père.
A bientôt quatre-vingt-cinq ans, Papily vit seul dans cette maison, veuf depuis un peu plus de trois ans.
Il y a du papier peint aux fleurs défraîchies sur les murs du salon, il y a ce lit au velours produit par une manufacture qui se charge des velours que l'on trouve à Versailles, il y a ces chaises sur lesquelles, enfants, elles n'avaient pas droit de s'assoir, sa grand-mère allait alors chercher des chaises recouvertes de toile cirée bleu ciel, avec d'innombrables stries, un peu comme du mille-raies. Il y a, dans la petite alcôve qui jadis était l'endroit où communiquaient la cuisine et le salon, un sous-verre où sont affichées des cartes grises de vieux camions de la société du parrain de son grand-père, et la photo jaunie d'un enfant aux jolies boucles blondes que ëlle a longtemps pris pour une petite fille, alors qu'il s'agit de son grand-père à côté d'une toute petite dame prénommée Eudoxie, sa maman. Il y a cette assise à côté de la cheminée où ëlle s'asseyait enfant. Il y a cette cuisine en longueur où sa grand-mère mitonnait de si bons repas, et aussi de succulentes îles flottantes, mais elle a emporté son secret. Peut-être un jour, qu'ëlle redoute, où il faudrait vider cette maison, ëlle trouverait sur un bout de papier dans la cuisine, la recette de ce dessert insulaire. Il y a cette chambre où ëlle n'est entrée que de rares fois la puberté atteinte. Ëlle se souvient de ces papillons épinglés, de l'emplacement des meubles, mais rien de plus. Il y a la chambre qui les hébergeait petites, et la poupée de sa tante sur le lit.
C'est une maison pas très grande, un salon-salle à manger, une cuisine, une salle de bains, et une anti-chambre qui dessert deux chambres. Il y a, à côté de la salle à manger, une remise à laquelle on accède par l'extérieur, et où les hirondelles viennent nicher depuis aussi longtemps qu'ëlle se souvienne et certainement bien avant. Il y a aussi une cave, sa grand-mère, prétextant des marches extrêmement glissantes, les a formellement dissuadées d'oser poser un pied sur l'escalier de pierre. Une maison en pierres meulières comme on en trouve beaucoup par là-bas. Il y a un joli petit jardin qui la fait rêver.
Ëlle sait la peine qu'ëlle aura quand, en plus d'affronter le décès de son grand-père, il lui faudra renoncer à mettre les pieds dans cette maison-musée, dans ce lieu qui est pour ëlle un sanctuaire. Parfois, au moment de s'endormir, ëlle élabore, des heures durant, de farfelus plans pour faire en sorte que cette maison reste son repaire.
A la fin de l'année, ëlle a décidé qu'ëlle irait voir ce vieux monsieur, comme il faut tout un cérémonial pour prendre rendez-vous avec lui, ëlle a profité de passer quelques jours chez ses parents pour y aller avec son père. Gabriel n'en gardera pas de souvenirs, mais ëlle voulait à tout prix qu'il rencontre son arrière-grand-père mais aussi qu'il vienne dans son seul port d'attache, qu'il connaisse Seine-Port.

DSC_0009 DSC_0014